Facteur pour femmes (Didier Quella-Guyot)

« Aucune île n’est à l’abri des continents imbéciles. » 14/20

Synopsis :

An de grâce 1914 : la guerre vient frapper à la porte d’une petite île bretonne, habituellement oubliée par la métropole. Celle-ci réquisitionne tous les hommes valides et en âge de se battre pour aller au front. Seuls restent les enfants, les vieillards et Maël, jeune homme que tout le monde pense un peu niais, un peu simple et qui a été réformé car il a le pied-bot. Maël devient le facteur de l’île et c’est ainsi qu’il va prendre sa revanche sur la vie en pénétrant le quotidien des femmes, celles-la même qui avant cela ne lui accordaient pas un seul regard.

Critique :

Lorsque l’on s’attarde sur le résumé qui est fait par l’éditeur au dos de l’ouvrage, on s’attend – ou du moins peut être les esprits les plus prudes s’attendent – à la révélation de secrets de famille, de sombre histoires oubliées de tous sur la petite île tranquille. « Celui que toutes ignoraient découvre ainsi tous leurs secrets. » Et finalement, le scénario pourrait être résumé en une blague grasse s’il n’était pas fort heureusement entouré d’un écrin de poésie, car il sera uniquement centré sur la « revanche » que prend Maël sur l’indifférence condescendante qu’on pu avoir les habitants de l’île à son égard. Revanche qui consistera à entrer certes dans la vie des femmes de l’île, mais aussi et surtout dans leur lit.

En soit, cela n’est pas choquant et est enveloppé dans quelques autres péripéties qui nous révèle un peu plus le caractère de notre « héros », au début attachant et naïf, à la fin manipulateur à mesure que son âme semble se pervertir, en même tant que sa confiance en lui grandit. Finalement, la morale de l’histoire est que la guerre touche tout le monde et peut pourrir le coeur des hommes alors même qu’ils ne participent pas aux batailles. Est aussi évoqué la thématique de la différence et du rejet qu’elle peut engendrer, Maël étant d’abord marginalisé par la population locale. Puis vient le temps de l’initiation qui se fait en accéléré : les femmes, leur esprit, leur corps, mais aussi comment les manipuler dans ces temps troublés.

Le début du scénario est agréable, les choses se posent doucement et on se délecte de l’ambiance insulaire bretonne. Puis lorsque l’on entre dans le vif de l’histoire, la fameuse « initiation » on finit par patauger, cette partie étant un peu trop longue, on comprend où le scénariste veut en venir mais les scènes de séduction se suivent et se ressemblent. Cela étant dit, tout est raconté avec poésie et aucune image ou aucun propos ne verse dans le graveleux. Quant à la troisième partie du scénario, elle est bien pensée et aussi inattendue que bienvenue.

Le quotidien insulaire et le cadre breton sont très fidèlement rendus et offrent une ambiance unique à ce roman graphique de toute beauté. Le coup de crayon est vraiment magnifique, très doux, les couleurs et les lumières nous touchent, nous envoûtent et les décors sont vraiment beaux. Ainsi la Bretagne est toujours présente, comme une force implacable, bien qu’elle ne s’impose pas au profit de l’histoire. De plus, le point de vue adopté sur la Première Guerre mondiale a quelque chose de rafraîchissant, les scènes de front et de bataille n’étant presque pas représentées on voit en quelques sortes l’envers du décor et les moeurs de l’époque. Le sentiment de décalage par rapport aux réalités de la guerre est renforcé par le fait que pour le héros de cette histoire, la guerre apparaît comme une véritable bénédiction. En bref, Facteur pour femmes est une bonne surprise en plus d’être une réussite sur le plan esthétique !

L’auteur :

Didier Quellat-Guyot, le scénariste, est enseignant agrégé à l’Université de Poitiers mais également critique, rédacteur en chef ou encore auteur d’ouvrages pédagogiques concernant l’univers de la bande dessinée.

Sébastien Morice quant à lui, au commande des dessins et couleurs, est un vannetais né en 1974 qui s’était destiné à l’architecture et aux images de synthèse durant ses études avant de réintégrer le monde de la BD qu’il chérissait lorsqu’il était jeune.

Le détail :

D’une certaine façon, la gastronomie bretonne est à l’honneur dans cet ouvrage, car qui y prêtera attention pourra voir tour à tour un authentique far breton ou encore… une boîte de pâté Hénaff ! C’est ce genre de détails qui permettent d’ancrer définitivement l’histoire dans un cadre bretonnant qui ravira les bretons comme les autres.

La parenthèse :

Pour qui a aimé Facteurs pour femmes, sachez que les deux auteurs ont eu l’occasion de collaborer sur d’autres ouvrages, à savoir une adaptation d’une nouvelle de Maupassant Boitelle et le café des colonies qui traite notamment du racisme ordinaire durant le XXème siècle, ou encore Papeete 1914, une enquête policière se déroulant à Tahiti.

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