Rouge impératrice (Léonora Miano)

Afrique, quand tu nous tiens… 13/20

Le synopsis:

Rouge impératrice – Le lieu : Katiopa, un continent africain prospère et autarcique, presque entièrement unifié. L’exode s’est inversé et les populations européennes ont fui leur continent, devenu invivable, pour ce nouvel eldorado. Les nouveaux arrivants sont appelés les Sinistrés.
L’époque : un peu plus d’un siècle après le nôtre.

Le scénario : tout commence par une histoire d’amour entre Boya, femme rouge, à la peau cuivrée, qui enseigne à l’université, et Ilunga, le mokonzi, chef de l’Etat réunifié qui s’échine, chaque jour, à faire prospérer cette nouvelle nation sur une planète Terre dont la géopolitique a été complètement bouleversée par les guerres nucléaires. Une histoire d’amour inédite et interdite, contre-nature, et qui menace de devenir une affaire d’Etat.

Car Boya s’est rapprochée, pour ses recherches universitaires sur les populations marginales qui habitent Katiopa, d’une vieille famille de la communauté des Fulasi, descendants d’immigrés français. Le chef de l’Etat, comme son Ministre de l’intérieur, sont partisans d’expulser ces populations rebelles, qui refusent de s’intégrer et de se mélanger, et perturbent le fragile équilibre de l’Alliance.

Celle qu’on surnomme « La Rouge Impératrice », après avoir ravi le cœur de celui qui fut un des acteurs les plus éminents et valeureux de l’Alliance, pour la libération du Continent, est-elle la clé pour qu’il parvienne à créer la société dont il rêve ?!

Une chose est sûre, pour les « fondamentalistes » du système unifié, il est urgent de séparer ce nouveau couple …

La critique:

Ce roman fleuve futuriste, où le quotidien côtoie le surnaturel, m’a interpellée sans que je sache vraiment s’il m’a plu ou non. Le lecteur vogue entre utopie et dystopie. Aussi, j’ai trouvé beaucoup d’originalité dans cette intrigue dans laquelle l’auteur développe un nouveau modèle de société tout en y reprenant ce qu’elle appelle ses démons : la politique, la question identitaire, la montée des nationalismes, le communautarisme et les problématiques sociétales actuelles : le racisme, l’exclusion, l’adultère, l’homosexualité…

Pour autant, bien que ce roman soit captivant et bien écrit, la lecture en est rendue fastidieuse, par les chapitres peu aérés, de trop nombreuses digressions et notamment par l’emploi de vocabulaire emprunté à la langue camerounaise, qui oblige à avoir fréquemment recours au glossaire et crée une césure dans le rythme de lecture. Ceci étant, la plume est incisive et les rebondissements multiples.

Rouge impératrice est également servi par une voix remarquable. En effet, elle mêle avec beaucoup de cohérence et de maîtrise, écriture poétique, évocatrice et sensuelle et imagination fertile.
Il faut dire que l’auteur recrée totalement un univers, où 100 ans après notre époque, l’Afrique est un continent uni et puissant, intimement lié à la sagesse ancestrale, aux esprits, aux traditions.

Rouge impératrice nous entraîne en Katiopa. Une nouvelle Afrique, désormais au centre du monde, qui a connu, depuis le XXIème siècle, diverses migrations, surtout européennes. Cest tout autant un récit d’anticipation et de géopolitique, que celui d’une passion amoureuse au centre de ce nouveau monde, qui parvient tant bien que mal à se construire tout en essayant d’éviter les erreurs du passé.
Ilunga, chef de cette Afrique réunifiée et membre fondateur et valeureux de l’Alliance, parti au pouvoir depuis 5 ans, travaille à sa prospérité.

Boya, surnommée la « femme rouge », par la couleur cuivrée de sa peau, professeure à l’université, travaille à défendre la cause féminine et à comprendre les pratiques sociales marginales en ciblant ses travaux de recherche sur une famille de Sinistrés. C’est également une femme intelligente, impliquée dans la vie sociale et politique de son pays. Elle ne craint pas de se battre pour faire valoir ce qui lui semble juste.
L’auteure met en scène leur rencontre, leur installation. Elle s’évertue à saisir ce qui les a liés, à approcher le feu poétique et politique qui les brûle. Cet amour passionnel, irrépressible, qui les habite nous emplit d’une certaine grâce.

Ce pavé est un patchwork de passions amoureuses, d’intrigues politiques et de mysticisme fantasmé. Léonora Miano a fait rejaillir des luttes intestines dans ce grand territoire panafricain, désormais objet de toutes les convoitises. Entre les membres du gouvernement qui n’aspirent qu’au repli de ce couple tiraillé en son essence, les inimitiés sont tenaces. De nombreux personnages secondaires, assoiffés de pouvoir, perclus de jalousie ou d’aversion sociale, agrémentent la vie et l’amour des deux héros. Ainsi, entre utopie et dystopie, l’auteure nous déroule une intrigue pointue et originale, avec pour toile de fond une très belle histoire d’amour.

De prime abord, le roman peut paraître dense et compliqué. Il ne se laisse pas dévorer mais demande que l’on prenne le temps de l’assimiler. Si vous aimez les romans qui engagent la réflexion, passerelle entre hier et demain, à l’écriture riche, somptueuse, élégante, vous ne pourrez que l’adorer!

L’auteur:

Léonora Miano est née à Douala, au Cameroun. C’est dans cette ville qu’elle passe son enfance et son adolescence. Puis, elle s’envole en 1991 pour la France où elle réside depuis. Elle étudie les Lettres Anglo-Américaines, d’abord à Valenciennes, puis à Nanterre.
Léonora Miano attendra longtemps, avant de proposer ses textes à des éditeurs. Le temps d’avoir le sentiment de posséder une écriture personnelle, qui contienne son tempérament et qui restitue sa musique intérieure.
Son premier roman, L’Intérieur de la nuit, a été salué par la critique et plébiscité par les lecteurs.
Plusieurs prix lui ont été attribués.

Contours du jour qui vient  a, lui, obtenu le Prix Goncourt des Lycéens en 2006.

Auteure d’une dizaine de romans, cette brillante auteure camerounaise s’intéresse à son continent. Elle explore son passé, expose son présent, anticipe son futur.

Son roman La Saison de l’ombre a obtenu le prix Fémina 2013 et le Prix du roman métis 2013. Il plonge le lecteur dans le passé lorsque la traite transatlantique surprenait de nombreux pays africains par sa violence et sa sauvagerie. Avec Rouge Impératrice (Grasset), son dixième roman, Léonora Miano emprunte une voie inédite, celle de la fiction d’anticipation.

Le détail:

Parmi les écrivains francophones, Léonora Miano n’est pas la première à inventer un repli des Européens, singulièrement des Français, vers l’Afrique, dans un avenir relativement proche pour fuir l’envahissement de leur territoire.

En 2006, Abdourahman A. Waberi a publié un roman, Aux Etats-Unis d’Afrique.Il y met en scène une fédération africaine prospère où deux personnages tentent de sauver leur peau hors de l’Europe.

La parenthèse:

Enfin, ce qui peut dérouter, déconcerter, mais fait, également partie de la beauté et de la richesse de ce roman, c’est le fait que Léonora Miano intègre beaucoup de vocabulaire issu de la langue camerounaise pour illustrer la culture africaine (habillement, nourriture, art…).

Ce récit fait partie de la sélection pour le prix Goncourt.

Murielle Trouve pour MassCritics

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